François Coulaud
 

 

De temps en temps, un petit texte court

Rue Tournefort

 

 

Assis sur un morceau de mur, rue Tournefort, l’homme semble sphinx.
Silencieux.
Sec comme une racine, chauve, sans âge, une canette de bière à ses pieds.
Des vêtements hâves comme lui, usés, fatigués.
Immobile.
A moitié penché en avant, le regard très loin.
Attentif.
Il écoute.
Une fille, quelque part, lance un rire très haut, très fort, qui éclabousse de joie les toits. Un groupe d’oisillons, dans le nid d’hirondelles sous la gouttière, piaillent au rythme exact de la guitare basse qui sourd de la fenêtre sur le côté. Une engueulade d’été rebondit, légère, de maison en maison puis faiblit, jusqu’à se perdre dans la moiteur du soir.
Tout autour, Paris bruit de son grondement d’abeille, lointain, étouffé.
Il regarde.
Là-bas, sortant d’une fenêtre, un bras fume une cigarette à grandes vagues littéraires. Plus loin, une ombre, féminine peut-être, passe, repasse, repasse encore sur la blancheur d’un rideau qu’elle fait vibrer. Ici, un jeune garçon, niché sur un balcon, joue avec deux voitures, sans bruit.
Lové sur le rebord d’une persienne, un chat gris observe l’homme.
L’homme observe le chat
Immobiles.
Soudain, une femme tourne le coin, déboule dans un claquement de chaussures vives, passe sans ralentir, surtout sans l’apercevoir, puis s’éloigne dans une ivresse de jupe, de dentelles, de parfum chic et cher, de cheveux blonds.
Un souffle sur le trottoir.
Une vague.
Elle disparait au repli d’un immeuble.
La rue retrouve sa torpeur épaisse un instant ridée de l’apparition tumultueuse.
Lentement retombe la chaleur, la lourdeur orageuse d’une pluie que l’on espère.
L’homme baisse la main, prend la canette, la porte à sa bouche.
Il boit.
Sans bruit.
Il lève le nez, lève sa bière, lance un embryon de sourire au matou là-haut.
Qui ne répond pas.
Qui ne bouge même pas.
Il repose tendrement la boite à l’endroit exact sur le morceau de bitume.
Puis reprend sa pose.
Il fait très chaud.
On est bien.
Rue Tournefort.