V comme Vanessa
Extrait

 

 

Théodore sort de la voiture, traverse le parking puis la salle des pas perdus.
Personne. Pas même une silhouette derrière le guichet.
Ses pas résonnent à l’infini.
Logique.
Il fait froid, d’un froid coupant comme un rasoir, d’un froid qui vous fourre les mains dans les poches, vous scie le visage en lame de feu, vous serre le ventre, vous pèle l’échine.
Il n’a pris qu’une veste légère, il est déjà frigorifié.
Il pousse les portes doubles.
Une bourrasque-blizzard lui arrache le souffle. Plusieurs secondes pour pouvoir juste respirer, recommencer à penser.
A regarder.
La lumière blafarde de deux lampadaires sales, la nuit de l’autre bord.
Deux voies, un double quai, une horloge blanche : 19h23. Un panneau d’affichage bleuté : « Vierzon 19h27 », précédant une enfilade de hameaux intermédiaires. Une poubelle accrochée au mur, un banc où se recroqueville une forme engoncée dans un manteau gris, une bannette « Toilettes » qui clignote par intermittence, proche de s’éteindre. Derrière une vitre éclairée, un type à casquette écrit avec application, le visage fermé. Absorbé.
La gare d’Argenton-sur-Creuse n’est pas gaie ce soir. Il enfonce plus profondément ses poings. Il frissonne.
Ce train n’arrivera jamais.
19h24.
Il marche à longs pas vifs pour se réchauffer.
Des éclaboussures de voix.
Trois adolescents, une fille deux gars, insensibles au thermomètre, rient, blaguent, se montrent leurs portables. Ils sont vautrés plus qu’assis le long du mur, directement à même le béton glacial du sol.
Trois cartables à bandoulières jetés en tas.
Quelques enjambées de plus, les rires s’estompent.
Une nappe de silence.
Un couple enlacé surgit dans un éclat de lumière, blotti dans un recoin de pierre, hors du temps. Une main fine caresse avec douceur un dos-duffle-coat, un bras puissant enserre la masse d’une chevelure auburn.
Il les dépasse sans les gêner.
Rien ne les gêne.
Il claque des dents.
19h25.